Pourquoi j'ai le sentiment que c'est moi qui fait tout ?

Tout le monde connait la Senseo. Cette machine à café à dosette mise en vente début des années 2000 par Philips et Jacobs Doute Egberts. En dehors de quelques difficultés à percer le marché nord-américain, la vente de machine à café express est plutôt un bon business. Plus de 1,3 millions de machines ces dix dernières années rien qu’en France (1), après plus de 10 millions la décennie précédente (2).


Il est donc très probable que vous ayez déjà préparé un café à l’aide d’une machine à dosette, et très probable aussi que vous en ayez une chez vous.


Et c’est tant mieux, car cela vous aidera fortement à comprendre le principe de ce syndrome.


Note : le nom de « syndrome de la Senseo » est une invention toute personnelle que je donne au comportement que je vais ici vous décrire. J’aurais pu l’appeler « syndrome de Nespresso » ou même « syndrome du rouleau de papier toilette ». Est-ce que cela vous met sur la piste ?


De quoi s’agit-il ?


J’appelle « syndrome de la Senseo » le sentiment négatif qui surgit lorsqu’on a l’impression d’être le seul à réaliser une tâche répétitive.

Et si il y a bien une chose qui est agaçante avec une machine à dosettes, c’est la vitesse à laquelle le réservoir d’eau se vide.


Parce qu’il faut croire que c’est de fait exprès, mais à chaque fois que l’on désire un café, la lumière clignote pour nous indiquer qu’il manque de l’eau. Et c’est donc à nous de remplir ce fichu réservoir dont l’ergonomie semble avoir été dessinée par un maniaque dépressif et sadique.


Évidemment, si l’opération de remplissage était une simple formalité, notre agacement s’en verrait bien vite dilué dans le noir ébène du café. Mais non. Ajouter de l’eau, c’est envisager l’inondation de la cuisine. De cette simple manipulation, il faudra prévoir un traitement post-opératoire de réhabilitation des lieux, avec l’espoir que l’assurance pour dégâts des eaux a bien été réglée cette année.


L’agacement est donc palpable. Et c’est toujours sur nous que ça tombe.


Le papier toilette.


Vous avez certainement déjà fait le lien avec le remplacement du rouleau de PQ, dont le nombre d’épaisseurs est inversement proportionnel au nombre de morceaux détachables.

Et là, c’est encore pire. Car si il est peu probable qu’il y ai une coupure d’eau au moment de remplir la machine à café, rien ne permet d’assurer qu’il reste bien un rouleau disponible dans l’armoire sous l’évier.


Et là aussi, je ne peux m’empêcher d’imaginer l’esprit malin du créateur de ce porte rouleau qui, par pur esthétisme, a rendu le remplacement du papier long et compliqué. Car il faut être précis, méticuleux, et patient pour que, de deux mains seulement, nous arrivions à maintenir le tube cartonné autour du tube métallique qui, par un système de ressort, va pouvoir se positionner entre les deux montants en bois vernis …

Oh et puis zut … ce rouleau sera tout aussi bien posé sur le rebord du radiateur !


Au final, le syndrome sera d’autant plus exprimé que l’agacement sera fort et surtout répétitif.


L’aveuglement cognitif



Nous avons beau connaître les mathématiques, et avoir été sensibilisés aux règles de base en statistiques, notre cerveau émotionnel ne peut s’empêcher de nous envoyer ce même message : « c’est encore pour ma pomme ! »


Et c’est encore pire si nous n’avons aucune notion de probabilité. Car dans ce cas, rien ne viendra nous remettre en question, et ce sentiment profond d’injustice prendra une place démesurée.


Ils le font exprès !

Je suis certain.e qu’ils attendent que je remette de l’eau pour reprendre un café !

Je n’ai jamais de chance. Pourquoi le hasard s’acharne contre moi ?


Peut-être que c’est vrai ! Peut-être certaines personnes se passent de café le temps que la machine soit à nouveau rassasiée. Peut-être. Mais ce n’est pas certain. Et c’est d’autant moins certain si il y a de nombreuses personnes qui prennent du café. Ou que quelques personnes prennent souvent du café. Car alors, au vu de la taille du réservoir, la probabilité est grande pour que l’eau vienne à manquer très souvent, bien plus souvent qu’à votre tour.


Le fait est que nous voyons la situation dans les limites de ce que nous connaissons de la situation, et plus particulièrement, dans la limite de ce que notre inconscient nous donne accès à ce moment précis. Plus encore, au travers du filtre de nos émotions.


Cela limite fortement la capacité de notre conscient à évaluer objectivement la situation.


Car il semble bien que celui qui décide, ce n’est pas notre conscient rationnel. Il est fort probable que le gérant de notre comportement, ce n’est pas notre cortex préfrontal.

Le boss, le Président, le Top Manager, ce pourrait bien être notre inconscient.


Ce serait lui le général en chef, avec comme lieutenants, le cerveau émotionnel et le cerveau rationnel. C’est lui qui, par réflexe peut-être, laisserait l’accès à certaines informations et pas à d’autres.


Car dans la majorité des cas, c’est bien l’inconscient qui gère la boutique. C’est lui qui nous fait respirer, c’est lui qui nous fait marcher, c’est lui qui nous fait parler. Et c’est bien par la création d’habitudes et de routines que se forgent nos capacités motrices et intellectuelles.

Notre rationnel quand à lui, est surtout sollicité lorsqu’une situation est nouvelle et demande d’autres analyses que l’inconscient ne peut réaliser.

Et là aussi, ce serait l’inconscient qui déciderait si oui ou non il fait appel à son lieutenant préfrontal.

Car il lui reste une autre solution d’urgence : son lieutenant émotionnel. En déclenchant quelques hormones bien choisies, il crée une stimulation émotionnelle plus ou moins forte qui va pousser le corps à l’action en outrepassant les décisions rationnelles. Le préfrontal est mis de coté.


Normalement, l’inconscient n’utilisera sa carte émotionnelle que si il considère que la situation est urgente et demande une action rapide. Soit parce que la situation est physiquement dangereuse, soit parce que la situation est psychiquement incohérente ou inextricable.


L’apprentissage est d’ailleurs un travail de renforcement des habitudes et des routines pour que celles-ci deviennent totalement automatiques et inconscientes. Car le corps sait bien que le passage par le conscient est long et fastidieux, et qu’il coute énormément d’énergie à notre corps (3).


Nous travaillons donc, dès notre plus jeune âge, à automatiser le plus possible de nos activités, tant physiques que cognitives. Et nous continuons à le faire à l’âge adulte, dans le travail comme dans les hobbies.


Les plus grands sportifs ont intégrés les gestes de leur domaine en les répétants un nombre incalculable de fois pour que, le moment venu, ils soient capables de les reproduire sans passer par la réflexion rationnelle. Comme on aime à le dire, « ce sont des machines de guerre ».



La cécité d'inattention


Voici une version officielle et étudiée en laboratoire de notre limitation à analyser les informations disponibles. La cécité d’inattention (4) est le fait de ne pas « capter » une information pourtant bien visible.

Dans ce cas, nous sommes restreints à un aspect purement visuel de l’information.

L’expérience la plus connue est celle du gorille qui traverse le terrain de basket pendant que deux équipes se partagent le ballon (5).


Les biais cognitifs


Pour ce qui est de notre difficulté à percevoir, intégrer et analyser des informations mentales, il y a ce que l’on appelle les biais cognitifs (6).


Je ne saurais pas dire combien il y en a, tellement il en apparait de nouveaux chaque mois.

Et ce qui est d’autant plus amusant, c’est que même en ayant conscience de leur existence, ils continuent à tromper notre capacité à interpréter les événements.


Dans le cas du syndrome de la Senseo, je pointerais deux biais particuliers qui me paraissent répondre à la situation :

Le biais de disponibilité (7)

L’oubli de la fréquence de base (8)


Je vous laisse découvrir de quoi il s’agit sur le site de « la toupie », et peut-être pourrez-vous proposer d’autres biais qui viennent interférer dans le travail rationnel de notre cerveau préfrontal.



Et le travail dans tout cela ?


Tout le monde a déjà vécu ce sentiment d’être le/la seul.e à se farcir une même activité, que ce soit dans le privé ou dans le professionnel. C’est une sensation très désagréable lorsqu’elle n’est pas volontaire. Et elle touche alors directement le premier des trois sentiments fondateur de la motivation : le sentiment d’équité.


Nous nous sentons utilisés, peut-être même manipulés, pour réaliser une tâche que personne n’a réellement envie de faire. Une tâche peu gratifiante, peu valorisante. Quelque chose qui est utile, et même utile à beaucoup de monde, mais qui est insignifiant.


S’il ne fallait le faire qu’une seule fois, ce serait bien acceptable. Mais on a l’impression que chaque fois, c’est bien sur nous que cela tombe. Et on ne peut s’empêcher de penser que tous les autres trouvent le moyen d’éviter la tâche pour nous la laisser. Et c’est comme une tension entre notre envie de faire notre travail, et celui d’être respecté, qui nous pousse des émotions contradictoires dans le ciboulot.


On peut parler du papier dans l’imprimante, du lave-vaisselle rempli de vaisselle propre, de l’eau pour les plantes, ou des persiennes toujours abaissées.


Et on sait que plus on va le faire sans rien dire, plus on sera considéré.e comme préposé.e à cette tâche. Il faut donc agir.

Oui mais comment ? De quoi vais-je avoir l’air si je me plains d’une telle activité. Il y a si peu d’effort à fournir que s’en plaindre ressemble à une posture de Diva. Et ce n’est pas le but. On ne désire pas être considéré.e autrement que les autres. On veut juste être considéré.e comme les autres.


Le sentiment d’équité


Le sentiment d’équité est le premier degré de la motivation. Sans lui, il est impossible d’envisager un engagement vis-à-vis de l’équipe, du groupe, ou de l’entreprise toute entière.


S’il n’est pas comblé, il se transforme en frustration. Légère tout d’abord, la frustration cherche à prendre de plus en plus de place. Elle modifie notre vision des choses. Et elle se nourrit de tout ce qui pourrait participer à ce manque de reconnaissance. Au fur et à mesure, elle nous fait perdre de notre rationalité pour nous pousser à n’avoir de la situation, qu’une vision totalement subjective et émotionnelle.


Le sentiment d’équité a cela de compliqué, c’est qu’il est totalement subjectif. Il est en effet assez difficile de lui donner un caractère universel car il est lié aux signes de reconnaissance affectifs et aux valeurs très personnelles de respect.

Difficile donc, mais pas impossible.


Sortir du triangle


Une fois de plus, nous sommes dans le triangle de Karpman, le triangle dramatique(9). Notre frustration va tout d’abord nous pousser dans le coin de la victime. Et si personne ne vient à notre secours, soit nous nous y conforterons par les plaintes de Calimero, soit nous tenterons une sortie vers le coin du persécuteur. Pas question de se laisser faire, nous ne sommes pas des victimes. Et nous pousserons les collègues les plus sensibles dans le coin de victime, justement laissé libre.


Cette solution n’en est pas vraiment une puisque nous risquons fortement de tourner sans fin d’une place à l’autre. Et il n’est pas impossible qu’après quelques temps, même lorsque le problème initial aura été réglé, nous continuions à tourner tout seuls, dans notre jeu de rôle sans autre acteur.


Alors deux étapes :

Prendre conscience de la réalité des faits

Communiquer sur le statut des tâches de chacun


Prendre conscience de la réalité des faits


C’est la base. Avant de se lancer dans une croisade, il est préférable de s’assurer que le sentiment que nous avons est bien fondé sur une réalité et non sur un simple ressenti biaisé.

Suis-je le/la seul.e à réaliser cette tâche ? Et si oui, y a-t-il d’autres tâches du même acabit qui sont réalisées par d’autres ?

Il suffit pour cela de poser la question au détour d’un sujet, sans animosité. Il ne s’agit pas de questionner pour prouver son sentiment de frustration. Il faut questionner pour chercher à apprendre, avec le désir de connaissance.


Communiquer sur le statut des tâches


La plupart du temps, ce syndrome de la Senseo apparait dans les équipes où la communication est moyenne ou carrément faible. Et bien souvent, cette mauvaise qualité de communication est liée à un manque de confiance dans le groupe.


Que va-t-on découvrir sur mon travail si je fait remonter ce point ? Quel est mon niveau d’implication par rapport aux autres ? Et suis-je seulement capable de défendre correctement mon engagement vis-à-vis d’autres qui parlent bien mieux que moi ?


De la frustration peut alors naitre la peur. La peur d’être découvert comme faible, comme faillible.

Et si c’est moi qui me plaint, je serai le/la premier.e sur la sellette.


Avant de passer en procès, le mieux est de faire un état des lieux, neutre et sans tabou.

Afficher ses tâches principales et les partager. Indiquer celles qui sont compliquées, et qui demandent le support du groupe.

C’est ce que l’on fait avec la méthode Kanban (10). Cette méthode permet de faire connaitre aux autres les activités de la semaine, et celles en cours. De partager ses difficultés et de demander de l’aide le cas échéant.

Et en méthode Scrum, il y a la rétrospective (11). C’est un excellent endroit pour faire savoir qu’une activité pourrait être partagée. Plus encore si cette activité ne rentre pas dans le cadre de la productivité directe, et donc a une influence sur la performance.


Il n’est pas garanti que la tâche sera partagée par la suite. Mais l’équipe devra justifier des raison de ce statu quo. À nous alors de décider si cela est acceptable ou non.

Et là aussi, c’est la confiance en soi et dans le groupe qui permettra à ce choix d’être honnête et serein.


Conclusion


Le syndrome de la Senseo est donc une invention toute personnelle.

Peut-être existe-t-il déjà sous une autre forme. Je vous laisse les commentaires pour m’en faire part.


Mais ce syndrome participe à un ensemble de petits détails qui viennent titiller la motivation de chacun. Ce sont ce que Eric Berne appelle des timbres (12) que nous accumulons jusqu’à ce que la coupe déborde et que nous ayons des réactions émotionnelles disproportionnées.


Il peut être intéressant de réaliser un travail personnel sur ce sentiment d’iniquité. Mais il me parait beaucoup plus important de traiter le sujet de la confiance interpersonnelle et de la liberté de communication au sein du groupe, incluant le manager.


N’hésitez pas à nous contacter pour échanger sur les solutions que nous proposons, entre team-buildings et ateliers de co-développement.



(1) https://fr.statista.com/statistiques/557521/cafetieres-expresso-volume-ventes-france/

(2) https://www.lsa-conso.fr/saga-senseo-l-inventeur-de-la-dosette-souple,268732

(3) https://fr.wikibooks.org/wiki/Neurosciences/Le_métabolisme_cérébral

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Cécité_d%27inattention

(5) https://www.youtube.com/watch?v=E-pLmE3uHGc

(6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Biais_cognitif

(7) https://www.toupie.org/Biais/Biais_disponibilite.htm

(8) https://www.toupie.org/Biais/Oubli_frequence_base.htm

(9) https://fr.wikipedia.org/wiki/Triangle_dramatique

(10) https://fr.wikipedia.org/wiki/Kanban

(11) https://www.scrum.org/resources/what-is-a-sprint-retrospective